La pipee des mesanges a ferrette
Intitulée « Herbes folles et vieilles pierres », la dernière exposition temporaire de l’espace muséal de Ferrette traitant de la biodiversité du Jura alsacien s’est étalée du 26 mai au 24 septembre 2023.
Dans une des vitrines était exposé un piège utilisé par les Ferrettiens jusqu’au milieu du 19e siècle pour attraper les mésanges (Meisekolwe), d’où leur sobriquet de Meisepfiffer, Meiserennler ou encore de « Meisenlocker im Geisahimmel », c’est-à-dire piégeurs (ou charmeurs ou pipeurs) de mésanges au paradis des chèvres, allusion aux promontoires rocheux entourant la ville.
LE PIEGE A MESANGES
Ce piège a été conservé par la famille d’Auguste Blind (1892-1981), ancien pâtissier et maire de la ville, qui l’a confié en 1948 au musée municipal récemment créé.
Dans son Guide du Touriste dans le Jura alsacien édité en 1892, Hippolyte Vogelweid, huissier et historien de la ville, évoque « la poétique Muserei où jadis chaque automne s’exerçait la fructueuse chasse aux mésanges ».
Le piège est constitué de deux baguettes en bois articulées de 106 cm de long ressemblant à une longue pince, écartées à leur extrémité par un petit bout de bois.
En tirant sur une mince ficelle fixée sur ce dernier, les baguettes se rabattent d’un coup sec, coinçant les pattes des mésanges qui se sont perchées dessus.

LA CHASSE AUX MESANGES
Le chasseur se dissimule dans une cabane couverte de branches de sapin construite dans la forêt et appelée mésangerie. Il pousse le piège par une petite ouverture.
Puis il siffle dans un appeau provenant d’un os de lièvre, imitant à la perfection le petit chant monotone de la mésange, le zinzinulement.
Elles viennent s’abattre sur la cabane et finissent par se percher sur les deux branches de la pince.
Une fois la ficelle tirée et la mésange prise par les pattes, la pince est rentrée vivement dans la cabane.
L'écrivain et historien altkirchois Charles Goutzwiller (1819-1900) raconte que le féroce chasseur étrangle alors les victimes qu’un complice enfile, comme les grains d’un chapelet, à une longue ficelle.
Ainsi arrangées et mises dans la hotte d’un chemineau elles arrivent à Altkirch où la population en fait une consommation effrénée en automne ainsi que les Ferrettiens.
La pipée est pratiquée en automne, lorsque les mésanges, adultes et jeunes de l’année, vagabondent en petits groupes bruyants en recherche de leur pitance.
Sur les crêtes rocheuses du Musenrain, entre Ferrette et Ligsdorf, elles apprécient particulièrement la hêtraie-sapinière qui les recouvrent.
En cette saison elles sont bien grosses car durant la période de reproduction elles se sont nourries d’insectes, de larves, de vers (régime insectivore), puis de fruits, baies et graines (régime granivore).
Ce type de chasse pour consommer des mésanges a été interdite par une loi sur la chasse du 3 mai 1841, bien avant la création de la LPO (Ligue pour la protection des oiseaux) en 1912.
La trouvait-on trop cruelle ou craignait-on l’effondrement de la population de ces charmants volatiles, utiles dans la lutte biologique contre les pucerons et les chenilles ?
LE FOLKLORE DES MEISELOCKER
Comme les Ferrettiens, les Strasbourgeois étaient autrefois surnommés Meiselocker par les Alsaciens, car les jeunes de la ville allaient tendre des pièges aux mésanges pour les mettre en cage et les vendre au marché.
Une statue et une chanson populaire alsacienne rappellent cette période.
La fontaine du Meiselocker est située place Saint-Etienne à Strasbourg, entourée de maisons à colombages datant de la Renaissance et du 18e siècle.

La statue de la fontaine représente un jeune garçon attirant des mésanges à l’aide d’un flûtiau et tenant dans sa main gauche une cage.
Créée en 1910 par le sculpteur alsacien Ernest Weber (1886-1948), elle ne fut installée à Strasbourg qu’en 1929.
La chanson D’Meiselocker se trouve dans l’album Elsässische Volkslieder édité à Strasbourg en 1913 et qui regroupe 48 chansons populaires d’Alsace.
Elle est illustrée par Henri Ganier dit Tanconville (1845-1936) et les paroles en dialecte strasbourgeois de la 1re strophe sont gravées à l’arrière du piédestal de la statue.
Juhe ! ihr Buewe, der Morja isch scheen !
Ohé les gars, la matinée est belle !
Dhuen m’r denn Hitt nit uf’s Meisa locke gehn ?
N’irions nous pas piéger les mésanges aujourd'hui ?
Drüsse im Rhinwäldel
Dehors dans la forêt du Rhin
Oder im Lerchefeldel
Ou dans le champ aux alouettes
Gib’s Zisele, Blejele, Brandle genue.
Foisonnent les charbonnières, les bleues et les huppées.
Wer jo kan Meise lockt,
Qui n’a jamais appâté de mésanges,
Isch au kan Bue !
Ne sera jamais un gars !

LES MESANGES ET LES HOMMES
Les mésanges sont des passereaux sédentaires et grégaires de la famille des paridés dont la mésange charbonnière (Parus major) est la plus commune et la plus lourde.
D’une envergure de 23-26 cm et d’une longueur de 14 cm, elle pèse de 16 à 21 grammes.
Son espérance de vie en milieu naturel est d’environ trois ans si elle parvient à passer son premier hiver.
Mettre les oiseaux en cage était encore courant au 19e siècle et cette tradition a survécu dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient où les enfants les attrapent et les vendent au marché.
Par ailleurs manger des oiseaux est aussi vieux que le monde, de l’homme préhistorique à celui du Moyen-Age et de la Renaissance où la chasse aux animaux était interdite aux manants.
Lors de leurs migrations certains oiseaux sont encore chassés de nos jours au fusil ou au filet en Europe et en Afrique.
Malgré la petite quantité de viande qu’une mésange peut apporter, cet apport protéique dans la ration alimentaire n’était pas négligeable en cas de disette.
Une ration pas plus faible que celle des cuisses de grenouille par exemple !
Heureusement que cette époque est révolue et que pour notre plus grand plaisir la charbonnière peut fréquenter assidûment et sans risques nos nichoirs en hiver.
Depuis les arrêtés ministériels de 1981 et de 2009, la charbonnière bénéficie d’une protection totale sur le territoire français : il est interdit de la perturber, la capturer, la détenir, la transporter, la vendre ou l’acheter.
Il est interdit aussi de détruire son nid et ses œufs et d’altérer son milieu.
SOURCES
- Album Elsässische Volkslieder, Ed. Elsässische Drückerei G. Fischbach Strassburg, 1913
- Arrêtés ministériels des 17 avril 1981 et 29 octobre 2009 fixant la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire français
- Goutzwiller Charles, Revue d’Alsace - À travers le passé, 1895, p.28
- Leser Gérard, Surnoms et sobriquets des villes et villages d’Alsace, Ed. De Borée, 2009, p.162-163
- Vogelweid Hippolyte, Ferrette et ses environs - Guide du Touriste dans le Jura alsacien, Ed. Eugène Masson, 1892, p.9
ILLUSTRATIONS
- Piège à mésanges (Collection musée de Ferrette)
- Chant D’Meiselocker avec sa partition et son illustration
- Statue de la fontaine du Meiselocker à Strasbourg – Photo Claude Truong-Ngoc - Wikipédia Commons
Remerciements à Elisabeth Schulthess (Ferrette) pour les photos et Daniel Muringer (Hochstatt) et Béatrice Jessel (Vieux-Ferrette) pour le chant du Meiselocker.